La brocante gagne du terrain ici et là dans les gaies sociétés occidentales. Pour mieux lutter contre cette progression hideuse, il faut pouvoir reconnaitre les formes qu’elle prend.
Vous avez découvert grâce à ma bien aimée prose, l’expression “chiner de la zouz”, vous vous êtes réjouis, et avez réussi à la caser au cours d’un diner familial particulièrement guindé. Mamie n’a pas compris mais qu’importe, vous avez brillé inter pares.
Mais chiner c’est avant tout une activité bien lointaine de l’affreux saikse, une activité qui se pratique dans l’espace proche de la maison de campagne familiale, dans le bled pas loin du sombre trois pièce de mamie dans une banlieue sordide, ou rue de Bretagne pour les plus novices.
Les objets que l’on trouve dans les brocantes sont souvent sujets à de bonnes tranches de marrade. Qu’on se trouve dans le cadre d’un vide grenier pouilleux ou d’une immense raiderie, la finalité est la même d’un côté et de l’autre des tréteaux : faire “affaire”.
Pour certains, il s’agit de réussir à refourguer l’atroce bibelot, cadeau de noël de l’entreprise Grainocom en 1987 au prix le plus élevé possible, pour d’autres c’est parvenir à trouver LA pièce vintage qui donnera un côté décalé à leurs intérieurs atypiques.
Les clients sont des spécimens vivants de diversité humaine et de pathologies rares.
Les collectionneurs arrivent avec une idée en tête, qu’ils collectionnent les boutons, les timbres, les marteaux, les cannes à pommeau, les instruments de torture moyenâgeux ou les pièces de monnaie, ce sont des connaisseurs pointus. Ils connaissent exactement le prix de l’objet de leur passion et la totalité des objets disponibles dans le monde. Ils demanderont l’âge exact de l’objet au vendeur, sa résistance à la chaleur, le taux de calcium contenu et la vitesse de perforation de l’air. Collectionner témoigne d’une névrose profonde remontant au passage à la phase anale de l’enfant. Periode traumatique comme chacun sait.
Les pros du marchandage sont en mission secrète. Ils demandent négligemment au vendeur la valeur de la marchandise chérie avant de passer leur chemin pour revenir de plus belle. Leurs victoires sont ensuite affichées chez eux. Leur arc de triomphe à eux c’est le prix le plus bas qu’ils ont réussi à obtenir. Par tous les moyens, ils iront jusqu’à trouver des techniques très pointues de négociation. Ainsi, on peut entendre au détour d’un stand une phrase riante comme : “on trouve les mêmes en moins cher à Marrakech” ou “De toute façon, maintenant tout le monde vend des figurines en olivier tressé de la princesse Amidala”.
Les gamins excités seront toujours là, dans toutes les brocantes du monde entier, ils tireront sur les bras fatigués de leur géniteurs. Ils tripoteront l’intégralité des jouets disponibles, demanderont à grands cris des robots désarticulés, des barbies crasseuses et des tricycles abandonné. Ils seront également attirés à grands cris par les lumières prometteuse du manège et du stand de barbe à papa. Vous les verrez se faufiler partout tels des petits grains de sables dans votre Yop! estival.
Le bobo en goguette est sans doute le pire de tous ces chineurs. Il vient sur une recommandation de Télérama, qui a ouvert une section “Brocantes de charme”. Il est sur son territoire, persuadé de sa supériorité, ses marmots en Zadig & Voltaire Kid sur les talons. Il parade furieusement en montrant à tous ces bouseux son bon goût vestimentaire. Chaque objet design, avec “un petit côté sixetize tellement dans le ton” le fera craquer. Il déboursera des sommes folles face à des vieilles intégrales de Playboy 1979 qui feront tellement décalé à côté de Libé dans le salon.
Il racontera à ses amis graphistes comment il a fait une “vraie petite affaire” en acquérant ce vase art déco pour une somme “ridicule”. Il ne mérite donc que les flammes dévorantes de l’enfer.
Si les clients sont débordants de créativité afin de se rendre ridicules, la typologie des stands n’en est pas moins truculente.
Il y a dans un coin la mère de famille nombreuse venue vendre l’intégralité de son trousseau de naissance, on trouve des bavoirs usés jusqu’à la moelle, les chaussons portés par tous les membres de sa portée, la collection été 2006 Auchan au thème Charlotte aux Fraises. Les mômes, à moitié consanguins, se tiennent à ses côtés, les plus âgés ont parfois le droit de vendre leurs jouets, alors s’alignent comme un cimetière enfantin sordide, les poupées décapités, les peluches crasseuses, les playmobiles désassortis sur un napperon élimé.
A côté on trouvera le stand vide grenier de feu la grand mère tenu par les petits enfants pas bien ravis de se retrouver à Trifouillis les Oies pour brader les culottes de mamie et la Légion de papi. Ils se disputent sans cesse pour le prix, le client fuit lorsque les conversations en viennent au non refermé six ans plus tôt, étape précédant, comme chacun, sait le pugilat.
Le spécialiste est un individu fascinant. Sur son stand on ne trouve qu’une seule catégorie de choses qu’il est sans doute le seul à vendre dans l’univers intergalactique. Les spécialistes de taxidermie des rongeurs sont toutefois trop rares, ainsi que ceux qui ne vendent que des cuillères en argent du Second Empire. Ce type de vendeur semble être l’évolution ultime du collectionneur une fois que ce dernier est parvenu à surmonter ses nevroses, ou est endetté jusque la moelle.
En vrac, les meilleurs restent tout de même le pakpak qui s’est planté de spot avec ses Tours Eiffels lumineuses, le vendeur de poisson reconverti qui braille “ils sont beaux mes patins à roulettes, ils sont beaux”, la mamie trop attachée à ses objets qui refuse de les vendre, le gamin perdu qui tente de vendre les fleurs crottées cueillies cinq minutes avant dans le pré non loin et le radin qui pense que chacune de ses reproduction de statuettes en terre cuite aztèque vaut une petite fortune.
Toutefois, ce qui est fascinant c’est plutôt l’idée même de la brocante, à la fois ultime sclérose d’une société du neuf et alternative pathétique mais bien pensante à la consommation.
Mraouw.